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Antonio
: "J'ai cette tristesse
et je ne sais pas pourquoi."
Shakespeare,
Le marchand de Venise,
Acte 1, Scène 1
ADN est le nom moderne, résiduel d'ADoNaï. Cela signi?e
que le dieu ne s'exprime pas à travers les épopées
collectives ou individuelles des religions révélées,
car il est plutôt couturier et sa prose ressemble à
un maillage in?ni et lugubre. Quatre acides aminés codent
les protéines de tout le vivant, ce tétragramme nouveau
n'est pas imprononçable parce qu'une magie d'élocution
nous ferait défaut, mais parce que dans cette nausée
irrépressible et profane, la langue se ?xe au palais.
Qu'ont-ils en
commun, les partisans du Nom imprononçable et les généticiens
zélés qui épèlent l'orthographe active
du verbe de Création ?
En attentant
à l'identité religieuse de Shylock, en le baptisant
de force, Antonio crée un semblable. Dans l'univers spéculatif
des biotechnologies, un clone. Dans l'affairement recruteur de la
foi, un converti. C'est la dernière vengeance. Elle ne peut
être découragée que par la connaissance de son
fondement. Cela signi?e : la connaissance de sa misère. Cela
signi?e à son tour : l'élucidation de la tristesse.
ELUCIDATIO TRISTITIAE
1
ADN est ce qui est en-dessous. Mais ce qui est en-dessous est au-dessus.
Il faudrait savoir ce qu'on fait, et ce qu'on défait, quand
on lève un mystère. La civilisation est née
comme en catimini, amorcée silencieusement, avec l'inhumation
des semblables, et l'impossible inhumation de ce disparate que sont
les bêtes chassées et consommées. Les bisons
concaténés des fresques pariétales, cette orgie
de contours et de cornes sur un fond magique d'humidité,
était une tentative d'addition de la vie animale en un surnaturel
d'asymptote. C'est le premier dieu qui n'aurait été
d'abord que dans cette onde de puanteur à proximité
des troupeaux. Et ainsi, en reni?ant cette vie compacte et invisible
à peine témoignée, les chasseurs commencent
une prêtrise. Cela est au passé. Mais ce qui est passé
est ce qui vient. Quand on est dos au temps. La connaissance, aujourd'hui,
n'a plus que des balles perdues, c'est à dire des balles
mortelles. Le gibier d'énigme qu'elle s'est vantée
de frapper au cur, comme un galet qu'on enlève du ruisseau,
a perdu tout éclat. Où est cette justice d'agilité,
qui dans le haïku de Basho, protégeait les lucioles
d'une battue de garnements ? Dans l'antiquité, Isis, la déesse
de la Nature, était représentée voilée.
Je ne peux que l'imaginer étendue dans un vieux canapé
de bordel, son dernier amant en prière, mains jointes sur
une tachycardie de vagin. Rimbaud, avec le raf?nement de celui qui
s'en va, avait appelé ce déballage d'élucidation
"Noël sur terre".
Une anecdote
: William Burroughs cherche un titre pour son livre. Jack Kerouac
le lui souf?e : naked lunch. L'instant perplexe où le morceau
de viande pend au bout de la fourchette. La même chose. Sous
un sapin, des jouets inertes, dans cette matière de supplication
que semblent tourner au ciel des krafts déchiquetés.
Qu'est-ce qu'un enfant sain d'esprit peut entreprendre, sinon avec
cette fureur thésaurisée dans les ongles rétablir
pour un temps de dépeçage l'idée que ce qui
épanouit est caché. Valeur allégorique de l'enfant
qui implore sa mère pour un morceau de chocolat. La mère
: "Tu sais bien que le chocolat est dans l'armoire." Le
?ls : "Maman, tu sais bien que je n'ai pas de bras." La
mère : "Pas de bras, pas de chocolat." Et en effet,
comment y aurait-il quelque chose de réellement soustrait
pour celui qui ne peut même pas échouer envers et contre
tout, c'est à dire sur cette petite pelouse rase appelée
tragédie. Les enfants mettent en bouche le monde invisible
qui jonche le sol, y compris des prélèvements de leur
merde. Ils sont grondés : sors ça de ta bouche. De
mon temps on disait encore : la vérité.
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