elucidatio tristitiae (part 1)
Daniel Franco

 

 

Antonio : "J'ai cette tristesse
et je ne sais pas pourquoi."

Shakespeare, Le marchand de Venise,
Acte 1, Scène 1


ADN est le nom moderne, résiduel d'ADoNaï. Cela signi?e que le dieu ne s'exprime pas à travers les épopées collectives ou individuelles des religions révélées, car il est plutôt couturier et sa prose ressemble à un maillage in?ni et lugubre. Quatre acides aminés codent les protéines de tout le vivant, ce tétragramme nouveau n'est pas imprononçable parce qu'une magie d'élocution nous ferait défaut, mais parce que dans cette nausée irrépressible et profane, la langue se ?xe au palais.

Qu'ont-ils en commun, les partisans du Nom imprononçable et les généticiens zélés qui épèlent l'orthographe active du verbe de Création ?

En attentant à l'identité religieuse de Shylock, en le baptisant de force, Antonio crée un semblable. Dans l'univers spéculatif des biotechnologies, un clone. Dans l'affairement recruteur de la foi, un converti. C'est la dernière vengeance. Elle ne peut être découragée que par la connaissance de son fondement. Cela signi?e : la connaissance de sa misère. Cela signi?e à son tour : l'élucidation de la tristesse.

ELUCIDATIO TRISTITIAE 1

ADN est ce qui est en-dessous. Mais ce qui est en-dessous est au-dessus. Il faudrait savoir ce qu'on fait, et ce qu'on défait, quand on lève un mystère. La civilisation est née comme en catimini, amorcée silencieusement, avec l'inhumation des semblables, et l'impossible inhumation de ce disparate que sont les bêtes chassées et consommées. Les bisons concaténés des fresques pariétales, cette orgie de contours et de cornes sur un fond magique d'humidité, était une tentative d'addition de la vie animale en un surnaturel d'asymptote. C'est le premier dieu qui n'aurait été d'abord que dans cette onde de puanteur à proximité des troupeaux. Et ainsi, en reni?ant cette vie compacte et invisible à peine témoignée, les chasseurs commencent une prêtrise. Cela est au passé. Mais ce qui est passé est ce qui vient. Quand on est dos au temps. La connaissance, aujourd'hui, n'a plus que des balles perdues, c'est à dire des balles mortelles. Le gibier d'énigme qu'elle s'est vantée de frapper au cœur, comme un galet qu'on enlève du ruisseau, a perdu tout éclat. Où est cette justice d'agilité, qui dans le haïku de Basho, protégeait les lucioles d'une battue de garnements ? Dans l'antiquité, Isis, la déesse de la Nature, était représentée voilée. Je ne peux que l'imaginer étendue dans un vieux canapé de bordel, son dernier amant en prière, mains jointes sur une tachycardie de vagin. Rimbaud, avec le raf?nement de celui qui s'en va, avait appelé ce déballage d'élucidation "Noël sur terre".

Une anecdote : William Burroughs cherche un titre pour son livre. Jack Kerouac le lui souf?e : naked lunch. L'instant perplexe où le morceau de viande pend au bout de la fourchette. La même chose. Sous un sapin, des jouets inertes, dans cette matière de supplication que semblent tourner au ciel des krafts déchiquetés. Qu'est-ce qu'un enfant sain d'esprit peut entreprendre, sinon avec cette fureur thésaurisée dans les ongles rétablir pour un temps de dépeçage l'idée que ce qui épanouit est caché. Valeur allégorique de l'enfant qui implore sa mère pour un morceau de chocolat. La mère : "Tu sais bien que le chocolat est dans l'armoire." Le ?ls : "Maman, tu sais bien que je n'ai pas de bras." La mère : "Pas de bras, pas de chocolat." Et en effet, comment y aurait-il quelque chose de réellement soustrait pour celui qui ne peut même pas échouer envers et contre tout, c'est à dire sur cette petite pelouse rase appelée tragédie. Les enfants mettent en bouche le monde invisible qui jonche le sol, y compris des prélèvements de leur merde. Ils sont grondés : sors ça de ta bouche. De mon temps on disait encore : la vérité.